Philippe
Laville
Vos
papiers : Nom, prénom, age ?
J’ai 43 ans. J’ai mis pour la première
fois un carapace de foot US à 21 ans. J’ai
créé mon premier magazine à l’âge
de 23 ans. Il y a vingt ans. Il était basé
sur le football américain…
Vous
avez été un acteur de la presse dédiée
à notre sport, dans le passé. Avant
d’évoquer cette presse, comment êtes-vous
arrivé au foot US ?
J’ai découvert le football américain
quand j’étais tout jeune. Sur TF1. C’était
dans les années 70. A l’époque,
la Une, encore une chaîne du service public,
diffusait, après minuit durant les vacances
d’été, des sports insolites. C’était
une idée de Daniel Pautrat. Il y avait des
matches de football australien, de football gaëlique.
J’adorais ça et quand j’ai découvert
le football américain , ça a été
un choc. Après, je me suis débrouillé
pour avoir des magazines et puis, au début
des années 1980, j’ai essayé de
monter une équipe de football américain
dans mon université. Au Mans. Sans résultat…
Alors quand en 1985, les Caïmans 72 du Mans se
sont créés. Je les ai vite rejoints
comme joueur.
Vous
avez participé à l’aventure de
magazines qui parlaient de foot us, lesquels ? Quel
rôle y jouiez-vous ?
J’ai tout simplement créé l’un
des premiers magazines de football américain
en France. En 1987, date de la sortie du numéro
1 de « Football Américain Magazine »,
Luc Bouchard nous avait devancé de quelques
mois en sortant « Quarterback ». «
Quarterback » avait beaucoup de défaut.,«
Football Américain Magazine », un peu
moins. Ce n’était pas de mon fait. La
raison est simple. Au Mans, il existait depuis quatre
ans « Maxi-Basket », un magazine sur le
basket créé en 1983. J’ai eu la
chance de connaître les créateurs. Je
leur ai montré mon projet, mes maquettes…
Ils ont cru à ce magazine. Eux, ils étaient
passionnés de NBA. La NFL leur disaient quelque
chose. Ils voulaient se développer alors Ils
ont financé ce magazine mais surtout, ils ont
apporté leur expérience, leur vision.
Un plus que n’avait pas « Quarterback
».
D’entrée, « Football Américain
Magazine » était un vrai mag. Pour exemple,
notre photographe qui était salarié
de Maxi Basket était Bruno Fablet. Quand il
n’était pas au bord d’un terrain
de football pour photographier les Wolfmen de Montpellier
contre le Spartacus de Paris, il était aux
Jeux Olympiques pour suivre l’équipe
de France de basket. Aujourd’hui, c’est
un des plus grands photographes de L’Equipe
! Sans « Maxi Basket », nous n’aurions
jamais pu compter sur un gars comme ça !
Pour
les jeunes qui n’ont pas connu cette époque,
dressez-nous un rapide topo sur ces magazines (périodicité,
tirage, mode de distribution, nombre de collaborateurs,
…)
En 1987, paradoxalement le football américain
était peu connu mais très médiatique
dans la pub, les médias. Grâce notamment
à une année de NFL passé sur
la Cinq en 1985. Après Canal + qui avait joué
la carte du football américain pour se démarquer,
ce sport était entré avec la Cinq dans
beaucoup de foyers français le dimanche midi
à une heure de grande écoute avant de
réintégrer l’année suivante
la chaîne cryptée.
Cela a eu un impact colossal. De grandes marques comme
Continental Edison ou les sirops Teissère se
servaient du foot US pour vanter leurs produits et
se démarquer.
Pour vous donner un ordre d’idées lorsque
« Football Américain Magazine »
a cessé de paraître, ce magazine avait
été tiré à 22 0000 exemplaires
et avait finalement vendu 12 800 exemplaires de ce
dernier numéro. En plus, il comptait 1 300
abonnés. Ce qui est inimaginable maintenant
!
Pour comprendre ces chiffres mirobolants, il faut
comprendre qu’à cette époque,
à part Canal + ou les gens qui avaient la chance
d’aller aux Etats-Unis ou de s’abonner
à des revues spécialisées américaines,
personne ne pouvait être en contact avec le
football américain pratiqué outre-Atlantique.
C’est pourquoi des mags comme « Quarterback
», « Football Américain Magazine
», « US Foot » puis après
« Newsport » et « Sport Action »
avaient un vrai lectorat, fidèle, accroc…
Quel
étaient les ambitions de ces magazines ? Parlaient-ils
que de Foot US ou d’autres sports US ? Et pourquoi
?
Mis à part « Newsport », tous ces
journaux se voulaient avant tout témoins de
leur temps. Les gens qui les animaient étaient
des passionnés qui avaient la chance d’offrir
aux autres passionnés ce que eux, auraient
aimé lire depuis bien longtemps. Pour comprendre
cette période, Il faut bien recentrer la naissance
de ces magazines-là.
En 1980, la presse française sportive ne connaît
rien des sports américains. Elle ne s’y
intéresse qu’au moment des J.O. Elle
ne connaît rien du basket américain.
Larry Bird, Michael Jordan, Magic Johnson, Kareem
Abdul-Jabbar, Dr J, Charles Barkley… La meilleure
génération que la planète connaîtra
certainement à jamais, ne lui dit rien. Pour
elle, le baseball est un sport incompréhensible
et le football américain un sport de tarés.
Elle ne sait même pas que les meilleures athlètes
du pays font de l’athlé par dépit
ou simplement pour décrocher une médaille
olympique avant d’aller vers les sports pros,
NFL en tête.
La bombe Jordan, la séropositivité de
Magic, l’arrivée de Richard Tardits en
college et la voix d’un certain George Eddy
va changer tout cela…
Quand « Football Américain Magazine »
et « Quarterback » naissent, ils sortent
dans l’anonymat. Mais ils ont des atouts naissants,
le football américain s’ancre. Malheureusement,
une finale retransmise en direct sur France 3, désastreuse
en terme d’image (75-0), va petit à petit
faire perdre de la crédibilité à
ce sport qui a du mal à se construire en même
temps en terme de fédération, de structures…

Très
mal financièrement, « Quarterback »
disparaît pour renaître sous la forme
de « US Foot ». « Football Américain
Magazine » arrête parce que les concepteurs,
moi-même et Franck Richaud, quittent la structure
de « Maxi Basket » pour vivre de leurs
propres ailes en lançant un magazine multi-sport
américain. « Maxi » n’ayant
personne pour prendre le relais, la parution est suspendue
alors que le titre est rentable et dégage de
l’argent.
En fait, la naissance simultanée de «
Newsport » et de « Sports Action »
est née d’une scission. On s’est
alors retrouvée à créer deux
magazines qui n’en étaient qu’un
au départ. Avec des convictions différentes.
Les purs et durs, les vrais passionnés des
sports US, d’un côté : «
Sports Action ». Et « Newsport »,
se voulant plus flashy, moins préoccupé
par la vulgarisation.
D’entrée, « Newsport » a
cartonné : 35 000 ventes au numéro 1.
« Sports Action » a fait beaucoup moins
18 000 ventes. Mais l’arrivée de ces
deux mags a été un vrai choc dans la
presse sportive française. Libération
a fait un article sur nos naissances. Le Monde a consacré
une demi-page sur nos arrivées dans la presse
écrite. Les confrères ont alors commencé
à lire ces mags, à s’intéresser
à ce qui se passait là-bas. Non pas
par intérêt, mais par nécessité.
Pour ne pas paraître trop largué. L’Equipe
a créé sa page des sports américains
sans y croire. Et puis Richard Tardits a joué
en NFL, l’Open MacDonald’s est venue à
Paris avec les Lakers et puis, et puis…
Vous
avez suivi les championnats français. Qu’elle
image en aviez-vous à votre époque ?
Moi, j’avais une idée précise
de ce que devait être notre magazine. Depuis
que j’avais douze ans, j’avais la chance
d’avoir des mags sur le foot US, d’y voir
des belles photos, d’apprécier ces logos,
ces casques… Je voulais que « Football
Américain Magazine » soit du même
accabit que ces revues américaines. Alors pour
avoir les meilleurs photos venant des USA, on a contacté
John McDonough, un des meilleurs photographes aujourd’hui
à « Sports Illustrated ».
John démarrait. Il a accepté d’être
notre photographe comme d’autres après.
Pour le foot US en France, on est parti de ce constat.
Si on veut que les gens aillent sur les terrains français,
on doit leur montrer des belles images du championnat
de France. On ne voulait pas leur mentir sur la réalité
du foot US français qui en était à
ses balbutiements mais on voulait le mettre en lumière.
Alors comme on avait la chance d’avoir un photographe
top niveau, on choisissait les meilleures photos.
On faisait attention à des détails simples,
prendre le meilleur angle pour y voir les spectateurs,
faire attention que la 4 L du coin parquée
derrière les poteaux d’embut ne soit
pas dans le champ de vision. Et quand ce n’était
pas des photos de match, on essayait de faire des
vrais photos mags. On voulait vraiment apporter notre
pierre à l’image du foot US français.
« Football Américain Magazine »
y a vraiment réussi. Mais cela coûtait
cher. Pas grave. C’est peut-être pour
cela qu’on avait tant de lecteurs.
Quant au rédactionnel, cela ne nous intéressait
pas trop de faire des compte-rendu. On voulait donner
des news. Des clubs, des joueurs, des terrains. Et
surtout faire de vrais sujets humains, crédibles,
informatifs. Tout en vulgarisant ce sport. C’était
notre force contrairement à « Quarterback
» et « US Foot ». Et puis, entrer
dans la polémique du football américain
français ne nous intéressait pas. A
l’époque, tout le monde se tirait dans
les pattes. Je me souviens que quand j’étais
allé voir Jacques Accambray, le président
de FFFA de cette période, pour présenter
notre projet, il m’avait dit : « Mais
c’est pourquoi ? Vous voulez prendre ma place
à la tête de la fédé !
» C’était en 1986. Depuis, cela
a bien changé…
Vous
avez collaboré à l’aventure de
ces magazines jusqu’au bout , ou pas ?
J’ai créé « Football Américain
Magazine », « Sports Action » et
« Football Newsletter » et j’ai
travaillé jusqu’au bout.
Ces
revues ont cessé d’exister. Officiellement
pourquoi ?
Pour des raisons diverses, « Football Américain
Magazine » a cessé de paraître
parce que nous sommes partis des éditions Maxi-Basket
comme je l’expliquais. « Sports Action
», mag multi-sports, s’est recentré
sur le basket américain par nécessité
en devenant « Sports Action Basket ».
En abandonnant le baseball, le football américain
et le hockey, on est passé de 15 000 ventes
à 30 000. D’un coup en un numéro
! On a fait le choix de la NBA qui bouffait tout à
l’époque. Pour vous donner un ordre d’idées
: en 1992, lors des J .O. de Barcelone, les mags basket
ont vendu en France 470 000 exemplaires ! Le tout
en deux mois !
Nous, nous avions quatre mags en même temps
en kiosque dont « Super Team ». C’était
énorme. Du n’importe quoi au bout du
compte ! A ce moment, le basket vendait plus que le
football (350 000 ventes). Cela a duré jusqu’à
la première retraite de Michael Jordan. Aujourd’hui,
mes amis de « Basket News », hebdo que
j’ai aidé à créer ou j’ai
travaillé, vendent difficilement 15 000 exemplaires
par semaine et en cumulant toutes les ventes (Mondial
Basket, Cinq majeur, MVP…) le basket vend péniblement
70 000 exemplaires par mois.
« Football Newsletter », une lettre d’infos
surtout sur le foot US français où nous
avions mis en place, avec Nicolas de Virieu, les premières
stats officielles françaises,, s’est
arrêtée par manque de temps de ma part.
J’avais 500 abonnés payants mais cela
me prenait 20 heures par semaine pour faire du bon
boulot. Je venais de lancer « Basket Hebdo »,
je n’avais plus le temps de continuer. Et puis,
avec l’arrivée d’internet, cela
n’aurait peut-être pas pu continer…
Vous
qui étiez au premier rang, comment analysez-vous
ces échecs ?
Ce n’est pas vraiment des échecs mais
on peut les considérer comme cela. La simple
analyse est que les sports américains et donc
le football américain ne peuvent pas encore
mériter un média classique. Si «
Elite Foot » n’était pas drivé
par des passionnés, il n’existerait certainement
pas.
Ces mags, ils sont un peu comme les clubs. Si dans
chaque club français, mis à part quelques
exceptions, il n’y avait pas deux ou trois personnes
pour les maintenir à flots et avoir la FOI.
Mais la vraie FOI. Pas un jour, un mois…. Mais
tout le temps, 365 jours par an. Il n’y aurait
pas dix clubs de football américain en France.
Mais un mag, c’est une activité économique
avant tout alors au bout d’un moment…
Malgré
cela, quel meilleur souvenir garderez-vous de votre
aventure de journaliste de foot US ?
D’avoir vu et discuter avec des personnes comme
Joe Montana, Dan Marino… Royal ! Mais je dirais
que mon meilleur souvenir s’est d’avoir
lu l’interview de Bobby Herbert, quelques jours
avant que nous décidions d’abandonner
le foot US, le hockey et le baseball, dans les colonnes
de « Sports Action ».
Hebert était quarterback des New Orleans Saints
et surtout Cajun. Christophe Leray, notre correspondant,
l’avait rencontré chez lui dans le Bayou.
Et là, Hebert s’était lâché.
Il lui avait parlé de sa passion pour la France,
de ses parents qui parlaient français, de ses
ancêtres venus de Bretagne. Il avait raconté
que quand il était petit, il ne parlait que
français et qu’à l’école,
on le lui interdisait. Il avait parlé de choses
qui me touchent. Et moi, si je suis journaliste sportif,
c’est pour ça. Pour que des sportifs
qui sont adulés ou non redeviennent des hommes
et se confient.
J’ai toujours regretté que cet interview
ne paraisse pas. Je garde pour ce joueur beaucoup
d’affection, une affection que j’aurai
tant aimé partager avec les lecteurs de «
Sports Action ».
Avec
le recul, qu’aurait-t’il fallu pour éviter
la fin de ces magazines ?
Je ne sais pas. C’est vraiment trop dur de trouver
les vraies raisons.
Ce
sport ne trouve pas sa place dans les médias
français et du coup n’arrive pas à
se développer. Votre opinion là-dessus
?
C’est très compliqué. Pour avoir
tout connu du football américain ( j’ai
vu des matches là-bas, assisté pendant
des jours à des camps d’entraînements
pro, de college, j’ai moi-même joué…
J’ai été président de club.
J’ai créé un Comité Départemental.
J’ai relancé une Ligue qui vit bien maintenant
, trouvé les bonnes personnes, créé
des emploi-jeune qui vivent désormais du foot
US. J’ai écrit sur ce sport. Même
dans des mags spécialisés américains
pour donner des nouvelles d’Europe…),
je ferais trois constats.
Tout d’abord, je crois que le football américain
est en France à un niveau incroyable, que peu
de personnes sont capables d’apprécier
cela. Principalement et sans minimiser le travail
phénoménal accompli par certaines personnes,
cette structuration du foot US français est
lié à la façon de concevoir le
sport en France et à la délégation
ministérielle qui incombe aux fédérations.
Malgré une naissance difficile, une période
que j’appellerai celle des « tontons flingueurs
» et qui a duré un peu moins d’une
dizaine d’année, des gens compétents
sont arrivés à la Fédération.
Sans bruit, humblement, ils ont pris une fédé
qui n’en avait que le nom… Ils se sont
battus. Ils ont été très pros.
Ils ont redressé une situation catastrophique.
Ils ont démontré leurs compétences.
Ce n’est pas par hasard que Xavier Thuillot,
son ex-trésorier, est aujourd’hui quelqu’un
de reconnu dans le football en matière de gestion,
que Fred Paquet est reconnu mondialement dans ce sport.
A partir de ce moment, la FFFA a fait en moins de
10 ans ce que d’autres fédérations
ont fait en 50. Ca, c’est le premier point et
il est fort, primordial. Ces gens-là, avec
dans certains clubs quelques personnes qui ont su
aller vers l’intérêt général,
sont de vrais pionniers qui, grâce à
cette exception française en matière
de gestion sportive, ont su placer ce sport sur les
vrais rails du développement.
Ensuite, si le football américain se développe
en France, il doit composer avec deux facteurs «
ennemis » que la France est le seul pays d’Europe
à avoir en même temps : la barrière
de la langue concernant la compréhension des
règles et de l’esprit du foot US et la
présence d’un autre sport collectif de
contact fortement ancré sur son territoire
national : le rugby. Aucun autre pays d’Europe
n’a ces deux obstacles.
Même si il est au départ un sport national
devenu par la suite régional, le rugby touche
maintenant la conscience collective. Il est ancré
dans la culture française.
Enfin, en optant pour le Flag, le foot US a fait le
bon choix. A mon avis, c’est le seul moyen de
toucher à très long terme un large public
avec les écoles, les centres aérés,
les lycées… Et sans la masse, un large
consensus…
Je crois beaucoup en cette discipline annexe. Sans
elle et maintenant le cheerleading, le foot US serait
dans un ghetto. On peut considérer qu’aujourd’hui
avec le flag, il ne l’est plus. Mais la route
est encore longue, très longue pour faire du
foot US un sport reconnu en France…
Quel
conseils donneriez-vous à des jeunes comme
nous qui souhaiteraient lancer un vrai magazine ?
D’avoir la Foi et de l’avoir le plus longtemps
possible. Mais surtout de regarder ce qui se fait
de bien. Pour moi, cela ne sert à rien de faire
un mag pour faire un mag. On doit avoir le sentiment
de faire quelque chose d’unique. C’est
important.
Que
faites-vous maintenant ?
Après avoir quelque peu abandonné la
presse des sports US, j’ai créé
un magazine sur la légende des 24 Heures du
Mans que j’ai porté pendant plus de six
ans, je m’en suis séparé il y
a trois mois et là, je lance un nouveau magazine
au mois de septembre qui ne sera pas sur le sport
cette fois-ci.
Un
mot pour conclure ?
Je me sens toujours proche du foot US français.
J’y ai donné 15 ans de ma vie comme journaliste,
joueur et dirigeant. J’ai été
parmi les rares privilégiés qui ont
pu en vivre. J’ai pu voir pour de vrai des matches
NFL alors qu’ado, je découpais dans des
mags importés des USA des casques que je collais
dans des cahiers alors que mes copains faisaient la
même chose avec les maillots du Tour de France
ou le football. J’ai donné de mon temps
à ce sport et je ne le regrette pas. Ici dans
l’Ouest, j’ai réussi à positionner
des gens pour qu’ils en fassent leur métier.
Ils sont toujours en place. J’en suis content
pour eux. La Ligue Bretagne-Pays de Loire que j’ai
relancée est aujourd’hui l’une
des plus dynamiques en France. Cela fait plaisir.
Aujourd’hui, je souffle un peu mais un jour,
je redonnerai de mon temps à ce sport. J’en
suis certain. Je l’ai dans le sang…
Luc
Bouchard
Vos papiers ?
Bouchard Luc. 44 ans. 1m79. 80 kg. Canadien de passeport.
J’ai une dette énorme envers le F.A.
: il m’a permis de rencontrer plusieurs de
mes meilleurs copains et de vivre une douzaine d’années
en France.
Vos
premiers contacts avec le foot US ?
À l’âge de neuf ans, à Montréal,
où j’ai grandi. Un jour, un copain d’école
m’a invité au camp de recrutement de
son équipe. Ce jour-là, ma vie a basculé.
Je suis devenu accro. Je me suis mis à dormir
avec un ballon. J’ai joué au foot pendant
vingt ans. Douze ans au Canada, huit autres en France.
Vingt ans à courir, cogner, rire, souffrir
et pleurer avec les potes. Ça forge son homme.
Vous
avez été un des pionniers du fameux
magazine US FOOT. Pouvez-vous nous parler des raisons
qui vous ont poussé à vous lancer dans
cette aventure ?
On ne se lance pas dans une aventure comme US Foot
; on tombe dedans. Un peu par hasard et beaucoup par
chance. Mais US Foot reste d’abord le fruit
d’un improbable concours de circonstances. À
commencer par ma rencontre avec François Leroy,
l’ancien président du Flash de La Courneuve.
À l’époque, j’étais
rédacteur en chef de Quarterback, le premier
magazine de football américain en France. De
son côté, François travaillait
pour Graphie 66, la compagnie de son père,
Georges, et il coordonnait la mise en page et l’impression
de QB. Ce qui nous amenait à passer pas mal
de temps ensemble pendant les bouclages. Fast forward
six mois : QB meurt la veille de la parution de son
7e numéro, le président des Diables
Rouges/All-Stars (l’équipe que j’entraînais
à l’époque) se retrouve en prison,
François m’embauche pour entraîner
le Flash. C’est dans ce contexte de grands chambardements
que le père de François a lancé
l’idée de créer un nouveau magazine.
Bref, le temps de réunir quelques copains,
et US Foot number one était en kiosque. Il
était horriblement mal imprimé, mais
c’était le début d’une sacrée
aventure…
Quand
on se lance sur le marché d’un sport
tout nouveau en France, est-ce qu’il n’y
a pas un risque de se planter ? Comment avez-vous
assumé ce risque ?
On ne connaissait pratiquement rien au monde de l’édition
: on aimait le foot, c’est tout. Les sept actionnaires
fondateurs d’US Foot (Georges et François
Leroy, Michel Mérille, Alain Matthey, Jacques
Tillet, Claude Courchesne et moi) étions des
allumés qui, à travers leur magazine,
cherchaient à exprimer leurs compétences
professionnelles et/ou à trouver leur voie.
Dans mon cas, je tenais aussi à rester en France
pour continuer à jouer et à entraîner.
Dès le départ, Georges Leroy s’est
imposé comme notre grand manitou. À
mes yeux, il a toujours été le père
spirituel d’USF. Sans la générosité
de Graphie 66 (qui prenait en charge la PAO du magazine),
donc de Georges Leroy, US Foot ne se serait jamais
perpétué au-delà de trois ou
quatre numéros. Mais comme Georges y tenait
dur comme fer et qu’il était hors de
question pour moi de lâcher le morceau, US Foot
a, malgré ses nombreuses morts annoncées,
existé une bonne douzaine d’années.
Cela dit, la vraie histoire du magazine est ailleurs.
Elle appartient à ceux et celles qui, à
un moment ou un autre, se sont joints à notre
équipe pour mille et une raisons. Je pense
ici à Tounsia Boutemeur (La Toune), à
David Wright, à Loïc Brébant (Charlie
Halftime), à Franck Petit, à Stéphane
Genti, à Fredéric Martin (FMR), à
Philippe Digart, à Didier Le Bévillon,
à Camille Moirenc, à Gaby. Je pense
aussi à toutes ces personnes dont le nom ne
me revient pas à l’esprit, là,
spontanément, mais qui, chacun à leur
manière, ont permis à US Foot de rester
en contact avec ses lecteurs. C’est grâce
à leur dévouement, à leur passion
désintéressée, à leur
générosité sans borne que ce
magazine a pu vivre.
Que
représentait US Foot à ses débuts
: au niveau du tirage, du nombre de collaborateurs,
etc ?
Publié en février 1989, le premier numéro
d’USF avait été tiré à
10 000 exemplaires et ces derniers ont tous été,
ou presque, vendus. Au fil des ans, la moyenne de
nos ventes gravitaient autour de 7,500 exemplaires,
avec quelques pointes à 14,000 et plusieurs
creux à 4,000.
Quant à l’équipe, au début,
entre la rédaction, la conception et la fabrication
du magazine, l’équipe se résumait
à une dizaine de personnes ; c’est-à-dire
nous, les actionnaires, et quelques copains et copines
volontaires. Mais la chance que USF a eu, c’est
que son cercle de volontaires s’est agrandi
très rapidement. On n’a jamais eu beaucoup
d’argent, mais j’étais toujours
prêt à donner la chance aux gens d’écrire
ou de prendre des photos. Combien de fois m’ai-je
entendu dire à un journaliste en herbe que
je n’avais pas d’argent pour le payer,
mais que je pouvais lui donner de l’espace pour
être publier. C’était pareil avec
les photographes à qui je faisais de mon mieux
pour rembourser les frais (péloches, développements).
Dés
le début, vous aviez décidé de
parler du foot français dans son intégralité
(D1, D2, D3). On est encore étonné de
voir à quel point ce magazine était
bien informé et présent sur tous les
fronts. J’imagine que vous récoltiez
toutes les bonnes volontés, à travers
l’Hexagone. Comment cela se passait ?
Tous les gens d’USF étaient impliqués
de près ou de loin dans le foot US hexagonal.
Il était donc normal pour nous d’en parler.
D’autant plus que l’on passait la majeure
partie de notre temps sur les terrains. Cela dit,
il n’était pas toujours évident
de recueillir et d’entrecouper les informations.
Mais il ne faut pas oublier que le F.A. est un sport
de compétition. Tout le monde prêche
toujours aveuglément pour sa paroisse.
Vous
étiez aussi très présents et
bien informés de ce qui se passait aux USA.
Vous aviez des correspondants là-bas ou vous
faisiez les déplacements vous-même ?
Pour frimer, je pourrais répondre qu’US
Foot m’a permis d’assister à douze
Super Bowl et quatre Pro Bowl. Je pourrais aussi chercher
à vous soutirer quelques larmes en ajoutant
qu’il n’est jamais facile d’être
en voyages d’affaires en Floride, en Californie
ou à Hawaï. Surtout au mois de janvier
et février. Mais bon ! Les voyages étaient
plutôt l’exception que la règle.
En fait, nous avions surtout la chance de connaître
beaucoup de gens de l’autre côté
de l’Atlantique. Des personnes clefs qui nous
ont ouvert pas mal de portes. Avec la NFL, en particulier.
Ceci dit, la majorité de nos interviews et
de nos articles était la somme d’un minutieux
travail de recherches et de, surtout, de longues heures
passées au téléphone. L’Internet
n’existait pas à l’époque.
Nos seules sources quotidiennes étaient le
USA Today et le Herald Tribune. Certes, il nous arrivait
de mettre la main sur un Sporting News ou un Sports
Illustrated, mais c’était assez rare.
En revanche, nous passions nos étés
à lire la flopée de hors-séries
consacrés à la présentation des
équipes NFL et universitaires. Chaque été,
ma maman qui, à partir du Canada, me postait
une boîte pleine de magazines sur la NFL et
la NCAA. Sans elle, US Foot aurait eu bien du mal
à réaliser ses NFL Previews.
Vous
aviez impulsé un ton particulier à votre
magazine, aux antipodes de la langue de bois sportive
que l’on retrouve un peu partout dans nos médias
actuels. C’était un choix délibéré
?
Nous n’étions pas suffisamment ferrés,
sur le plan journalistique, pour nous prendre au sérieux.
En vérité, le ton d’US Foot était
simplement à l’image de son équipe
: jeune, festive, naïve et fêlée.
Et nous avions clairement les travers de nos convictions.
Nous étions aussi une sérieuse bande
de liseurs. De Richard Brautigan à Philipe
Djian en passant par San Antonio et Tonino Benacquista,
les livres tournaient et s’échangeaient
sans cesse au cœur de la rédaction. Ajouter
à cela que nous étions très branchés
cinéma et musique, et il n’est pas étonnant
que le ton du magazine était assez éclaté.
Vous
n’hésitiez pas à écorcher
la politique de la FFFA quand il le fallait. Cela
vous a valu quelques motifs de fâcheries avec
l’ancien Président Accambray et la Fédération.
Vous teniez beaucoup à cette indépendance
?
Nous n’avons jamais été contre
la FFFA. Nous étions pour le foot. Cela n’avait
rien à voir avec le fait d’être
indépendant (bien que nous l’étions
complètement). Nous étions des gens
de terrains, des joueurs et des entraîneurs.
Plusieurs des collaborateurs d’USF étaient
des pionniers du F.A. en France. J’ai été
l’un des premiers entraîneurs étrangers.
Nous partagions un tel amour pour le foot US à
la gauloise qu’ils nous étaient impossibles
de fermer les yeux quand les intérêts
du foot nous apparaissaient menacés d’une
façon ou d’une autre. Soit dit en passant,
j’ai toujours beaucoup aimé Jacques Accambray.
Mais Jacques avait un ego plus imposant encore que
son gabarit de lanceur de marteau. Il était
aussi très influençable. Question :
Avons-nous été injustes, par moments,
envers lui ? Avons-nous erré envers la fédé
en cherchant à faire passer le bien-être
du foot avant les intérêts des dirigeants
de la FFFA ? Sûrement. Mais là n’était
pas notre intention.
J’imagine
que cette aventure vous a procuré plein de
bons souvenirs. Si vous deviez en citer un ?
À chaque fois qu’un nouveau numéro
d’US Foot sortait en kiosque.
Et
le moins bon souvenir ?
Miami 1989. Super Bowl XXIII. J’ai passé
une partie de la nuit à écrire un article
dans un vieux cahier Moleskine, après le match.
Mon avion partait très tôt le matin et
je n’avais pas beaucoup dormi. J’avais
une escale à Saint-Louis, où je devais
changer d’avion. Comme un con, j’ai oublié
ma mallette sur le siège à côté
de moi. Par le temps que je réalise ma bêtise,
le zinc était déjà reparti. Mon
cahier, mes articles et tous les documents que j’avais
amassés au cours de la semaine du Super Bowl
se sont envolés vers Salt Lake City. J’en
ai pleuré de rage. Il m’a fallu tout
réécrire.
Si
je ne me trompe pas, un beau jour de 1995, vous décidez
de raccrocher et laisser le magazine dans les mains
d’autres personnes. Pour qu’elle raison
?
Dans les faits, je n’ai jamais vraiment raccroché.
Je suis retourné vivre au Canada, mais j’étais
sur Paris un mois sur deux, entre 1995 et 2000. En
revanche, il est vrai que je me suis éloigné
de la gestion quotidienne du magazine à partir
du moment où je me suis associé à
Stéphane Gentil. Stéphane avait commencé
comme stagiaire à US Foot quelques années
plus tôt. Il y a fait ses armes en même
temps que nous sommes devenus copains. En 1997, alors
que Stéphane s’occupait du magazine en
France, j’ai essayé de lancer une édition
québécoise d’USF. En vain. Je
me suis carrément cassé les dents (et
le moral). J’ai perdu 35 000 euros. Cela a été
très difficile à encaisser (dans tous
les sens du terme). Mais cela ne m’a pas empêché
de rester accroché à notre édition
française jusqu’à l’avant-dernier
numéro. En fait, le seul numéro d’US
Foot auquel je n’ai pas participé aura
aussi été le dernier.
Au
cours des dernières années de son existence,
US Foot a pris une tout autre direction et choisi
de se concentrer que sur la NFL ou la NCAA. Rideau
sur le foot français. Étrangement, c’est
d’ailleurs à cette époque que
ce sport va commencer à sombrer en France ?
Qu’elle est votre opinion sur ce fiasco du Foot
US en France ?
Je ne sais pas si le foot a sombré en France
ou si l’on peut parler d’un fiasco. Je
suis bien trop loin des terrains hexagonaux aujourd’hui
pour émettre une opinion éclairée.
En revanche, je peux vous dire que, commercialement
parlant, le Foot US français n’a jamais
été une bonne affaire pour US Foot.
Bon an, mal an, le biorythme de nos ventes a toujours
été le même : Championnat NFL,
vente en hausse. Championnats de France, ventes en
baisse.
Quels
conseils donneriez-vous à des jeunes comme
nous qui tentent de reprendre le flambeau de cette
aventure commencée en février 1989 par
vous et votre bande de copains ?
Je me vois mal donner des conseils : les deux magazines
auxquels j’ai été associé
ont sombré (voire trois, avec USF Québec).
Trêve de plaisanterie, faire un magazine est
une opération commerciale hasardeuse. Avant
de vous lancer dans une telle aventure (aussi passionnante
soit-elle), posez-vous ces deux questions : 1) Qui
va acheter votre produit ? 2) Sont-ils assez nombreux
pour vous permettre de joindre les deux bouts ?
Vous
faites quoi maintenant ?
J’habite au Québec, sur le bord d’un
lac, avec ma femme et mes deux filles. Et pour gagner
ma vie, j’écris des articles pour la
presse… féminine.
Quelque
chose à rajouter ?
Merci. Vous venez de m’offrir un beau voyage
dans le passé. J’aimerais aussi en profiter
pour saluer et remercier tous ceux et celles qui,
un jour, m’ont aidé à accoucher
d’un numéro d’USF.
Interviews réalisée
par Belette en juin 2007